L'Art de fougue par Jean Charles Millepied

A l'évidence, Jean-Charles Millepied occupe une place à part dans le monde très fréquenté de ce qu'il est convenu d'appeler l'expressionnisme abstrait. Sa démarche, empreinte d'une rare humilité, est celle d'un renoncement à la forme tridimensionnelle pour élaborer un univers très personnel où la fonction de peindre est volontairement subordonnée à l'expression spontanée de l'inconscient, expression tempérée par la raison. Particulièrement raffinée, sa palette libère des teintes qui semblent chanter librement dans une gamme expressive des plus élémentaire. Néanmoins, nous aurions tort de n'y voir qu'une improvisation, aussi virtuose soit-elle. Si l'emportement lyrique nous touche, et souvent nous bouleverse, c'est que l'artiste n'exclut jamais l'ordonnance des coloris. On l'a compris : d'une œuvre à l'autre, Jean-Charles Millepied organise la rencontre improbable mais Ô combien somptueuse du classicisme français, lequel s'épanouit au XVIIe siècle autour de Nicolas Poussin, et de l'Ecole de New York (Willem de Kooning). La frénésie jubilatoire de l'expressionnisme abstrait américain soumise au Discours de la Méthode !
De fait, nous avons eu ce privilège, il y a quelques années, de voir l'artiste travailler au cours d'un workshop organisé au Caire lors de la tenue du Salon d'Automne International dans la capitale égyptienne. Au sein du brouhaha général où les artistes œuvraient côte à côte avec force commentaires et exclamations, Jean-Charles Millepied prit un soin particulier à s'isoler, à dénicher l'endroit le plus apte à sa concentration. Nous avons alors constaté combien la fureur tumultueuse d'un de Kooning lui était totalement étrangère. Chaque geste est pensé, les teintes sont savamment sélectionnées selon leur sonorité et la composition s'élabore lentement, dans le calme, loin des trépidations frénétiques sous jacentes aux déchaînements chromatiques de la plupart des expressionnistes abstraits. C'est miracle, en effet, que d'assister à la construction savante d'un tableau donnant une telle impression de liberté éperdue, de puissance expressive, d'intensité plastique exprimée en dehors de toute contrainte !
Ce serait faire preuve de vanité que de vouloir expliquer la peinture de notre artiste. Plus nous pénétrons l'univers pictural de Jean-Charles Millepied, plus la part de mystère de sa créativité nous échappe... Nous nous contenterons d'identifier quelques bribes de son vocabulaire plastique. L'harmonie audacieuse de la composition, le mélange de grâce et de sensualité, l'émouvante pudeur par laquelle est suggéré ce sentiment rêveur ou mélancolique qui lui est propre, le mélange de simplicité et de grandeur...: autant d'éléments enracinés au classicisme français dont Nicolas Poussin fut le grand représentant !... A l'instar de la fugue musicale réclamant une haute maîtrise de la science du contrepoint, notre artiste soumet la fougue libératrice du geste et de la couleur aux nécessités de l'harmonie et des lois de la peinture. "Il est donc clair que l'harmonie des couleurs doit reposer uniquement sur le principe de l'entrée en contact avec l'âme humaine", écrivait Kandinsky (Du spirituel dans l'art, et dans la peinture en particulier), avant de poursuivre : "Cette base sera définie comme le principe de la nécessité intérieure".  La peinture de Jean-Charles Millepied n'est autre que le chant bigarré de cette "nécessité intérieure".
Un art de la fougue pour nous livrer les paysages de son âme, paysages déployés comme autant de sources de joie, d'émotion, de délectation rétinienne. Pour ce qui nous concerne, nous avons décidé d'y planter notre tente. Ici, l'espace pictural est si vaste que ses qualités spatiales semblent infinies. Dès lors, il ne peut y avoir de problème de place. Chacune, chacun pourra s'y rendre pour s'y perdre, s'enivrer d'une sérénité plastique contagieuse, d'une beauté véritable vers où convergent couleurs, musique, poésie...

Noël Coret
Ecrivain d'Art
Chevalier des Arts et Lettres


 

The art of ardour by Jean-Charles Millepied

 
It’s obvious that Jean-Charles Millepied has a unique position in the much frequented world that we call abstract expressionism. His approach, marked by a rare humility, is one that renounces the three-dimensional form to elaborate a very personal universe where painting is deliberately subordinated to the spontaneous expression of the subconscious, and yet it is still tempered by reason. His particularly refined palette reveals shades that seem to come together in what looks like effortless harmony. However virtuous, we would be wrong to see it as simple improvisation. If his lyrical art touches us, and often moves us, it’s that the artist never passes over the placement of colorings. From one work of art to another, Jean-Charles Millepied organizes the improbable but sumptuous encounter of French classicism that flourished with Nicolas Poussin in the 17th century  and the New York   school of art that blossomed with Willem de Kooning and Jackson Pollock in the fifties. The frenetic jubilation of American abstract expressionism entrusted to the Discourse on the Method!
Indeed, I was privileged to see the artist at work a few years ago in Cairo, during a workshop organized by the Salon d’Automne International in the Egyptian capital. In the midst of the general hubbub where the artists perform side by side, among the noisy comments and exclamations, Jean-Charles Millepied was very careful to isolate himself, and seek out the best setting to suit his concentration. I was then able to see how the tumultuous furor such as Koonings is unrelated to him. Every movement is thought through, the shades are selected in a learned way, and the composition is slowly elaborated, with calm, far from the frantic trepidations that underlie the chromatic outbursts of most abstract expressionists. It’s truly a miracle to witness the accomplished construction of a work of art giving such a sense of spontaneous freedom, of expressive power, of shapeable intensity expressed out of all restraint!
Explaining the painting of our artist would be arrogant. The more we enter the pictorial universe of Jean-Charles Millepied, the more mysterious his creativity becomes… Let us simply identify a few snippets of his artistic vocabulary. The audacious harmony of the composition, the intertwining of grace and sensuality, the moving modesty which suggests a dreaming sensation or melancholy that belong only to him, the mixing of simplicity and greatness: so many elements rooted in French classism! Like the musical fugue that necessitates a mastery of the counterpoint science, the artist submits the liberating ardour of gesture and color to the necessities of harmony and the laws of painting. “It is clear, therefore, that the choice of object (i.e., of one of the elements in the harmony of form) must be decided only by a corresponding vibration in the human soul” wrote Kandinsky (Concerning the Spiritual in Art), before adding: “This basis will be defined as the principle of inner necessity”. Jean-Charles Millepied painting is the multicolored expression of this “inner necessity”.
His art of ardour reveals to us the scenery of his soul, deployed as many sources of joy, emotion, and a delight for the eye, where one wishes to stay. Here, the pictorial space is so immense that its qualities seem infinite, as such there is always some room left. Each and everyone can lose themselves and find a contagious serenity, a true beauty where colors, music and poetry converge. 




 

Jean Charles MILLEPIED et ses "attrape cœurs " pour l'OEIL 

 
Dès qu'on aperçoit une peinture de jean Charles Millepied , on s'en rapproche aussitôt, comme aimanté , mais on est très vite confronté à ce que cet objet non identifié émane de rassurant et de brutal , mais également  de cérébral et de viscéral , pour nous happer.
Quelque peu  désarçonné on ne sait plus  vraiment par quel biais appréhender cette chose étrange qui nous attire tout en faisant semblant de nous narguer.
 On est comme "inter-looké " , possédé , prisonnier de cette partition mi sérielle , mi fractale , faute d'avoir en main les bons codes d'accès
Par contre , on devine qu'on n'a aucunement affaire à  de la peinture docile ou complaisante , de celle qui vous ferait  de l'œil pour vous convier à un bref tour de manège ou du propriétaire , puis , curiosité de badaud satisfaite , vous laisserait quitter les lieux  en toute  discrétion , mais à reculons ...
Non, l'univers  pictural de Jean Charles Millepied ressemble  à ces espaces mystérieux qui hantent la canopée  des nuages et viennent règler leurs comptes au  cœur meme  des vortex ,
là où les  éclairs  prendraient  la forme de traits mals formés  à force d'être intelligemment conçus   , tels  ceux griffonnés par un enfant surdoué du pinceau et du crayon
là où le tonnerre s'abattrait , couleur après couleur , en une suite de plis gagnants , terme d'un poker menteur ,
là où les nuages donc , balafrés de couleurs vives ou souterraines , vaqueraient dans de contradictoires directions , tout en étant zébrés de signes prometteurs indéchiffrables .
 
Passé ce premier choc , autant sonore que visuel puisque  les voyelles sont depuis Rimbaud des couleurs  éternelles , il faut donc se "retrousser les hanches " à  la manière de ces peintres si gestuels  de l'action painting , dont Jean Charles Millepied est assurément un des fils biologiques
 
Aux frontières de l'all over lyrique , à y bien regarder , jamais l'oeil n'a le loisir de s'attarder puisqu'au moindre relâchement du regardeur , Millepied , ce piégeur d'espaces , l'envoie bouler ailleurs , à coups de traits et de lyrisme abstrait  , vers la périphérie des nuages.
 
Les œuvres de Millepied , ce stripteaseur aveugle qui en a beaucoup vu  , sont habitées de signes hypnotiques ,
de " je sont les autres" ésotériques , de désirs  pariétaux qui seraient transposés sur des tableaux noirs d'écolier ou des  murs  lézardés ,
de gestes schizophrèniques qui révèleraient  ce que le peintre rumine dans sa tete , ce qui lui tord boyau , de graphes gaffeurs et de graffiti graphiques ,
de taches sensuelles surchargées de faux  remords et de vrais repentirs , jamais pléonastiques , d'invocations chamaniques et d'elans géométriques ...
 
 Au bout du compte on finit par se perdre dans ces méandres contrapuntiques et  on a le droit de se demander si c'est l'oeil de l'artiste  qui conduit la main ou si ce sont les tripes ( les trips ) de l'homme de chair   qui s'étalent en toute  impudeur sur la toile.
 
Traits assassins , biffures cinglantes , taches catalanes  posées sur le vide , drippings polkiens , zig zag rageurs  , ronds carrés , griffures félines , fêlures folles , effacements et gommages ,multistrates , mélanges détonants , liaisons éphémères , entassements , rayures zèbrées , couleurs voilées , dévoilées mais chaque fois dévoyées , coloriages ultra osés , ligatures et noeuds à  libérer   , fulgurances , FUlGURANCES extrèmes ...
 
Bref , dans l'espace d'un rectangle et parfois d'un carré , le spectacle de la  beauté crue des formes , émouvante et sublimement  colorée
 
Comme on le comprend , comme on le prend  , au dessus des 10000 pieds , le mystère va  continuer de planer au cœur de l'œil du vortex , jusqu'a ce qu'un arc en ciel ...
 
C'est pourquoi je vous prie , Mister  M. , encore une couche  ,  mais all over , S.V.P .
 
C'est clair , comme de Reimpré et de Kooning font quatre...
 
Jean Serge Breton, dit Deuce
Plasticien et collectionneur